La crise des « subprimes »

 

L'affaire des "subprimes", partie des Etats-Unis dans le courant de l'année 2007, a déclenché un véritable maelström économique mondial.

L'appellation "subprimes" s'applique à des prêts immobiliers à taux graduels et variables garantis par une hypothèque sur le bien acquis, "mortgage" en langage anglo-saxon, prêts consentis massivement surtout à des ménages modestes, pratiquement à "guichet ouvert". Ne pouvant plus rembourser des échéances d'emprunts dont les augmentations répétées à partir de 2004 (du fait de la progression continue des taux variables) devenaient insupportables, deux et peut-être trois millions de foyers modestes ont vu leurs rêves se changer en cauchemar, deux millions de foyers ruinés par la perte de leur logement, victimes de gens sans scrupules.

La crise immobilière était largement prévisible dans le pays, car elle s'est nourrie d'une émission excessive et inconsidérée de monnaie employée au financement de biens destinés à être repris à des acquéreurs que l'on savait pertinemment insolvables à terme.

 

A - Informations préliminaires ou mise en place du décor

Il existe deux types de prêts hypothécaires aux Etats-Unis, étendus au Canada :

1 - Des prêts à taux préférentiels dits "prime", accordés à des emprunteurs de bonne solvabilité présentant un risque de défaut de paiement plutôt faible.

2 - Des prêts dits "subprime", accordés à des emprunteurs présentant un risque de défaut de paiement plus grand. Le taux d'intérêt de ces prêts est en conséquence plus élevé que pour les premiers d'environ 200 à 300 points de base (2 à 3%). Ils comptent pour environ 15% de l'ensemble des prêts hypothécaires aux Etats-Unis.

Le taux du prêt hypothécaire est le taux auquel les banques sont disposées à prêter de l'argent pour l'acquisition d'un bien immobilier. Il est déterminé sur la base du taux des pensions auquel la Fed prête de l'argent aux banques. Il appartient à chaque emprunteur de négocier avec les différents prêteurs qui sont en concurrence, afin d'obtenir les meilleures conditions (source : Originator Times).

On appelle les prêteurs "Mortgage originator" (MO). Ce sont principalement des sociétés de prêts (pour la plupart filiales de banques), mais ce sont aussi des organismes locaux (agents en biens immobiliers, banques locales) ou même de simples particuliers.

Ces prêts sont accordés sur un marché hypothécaire primaire. Ce marché est très fragmenté. Bien qu'il existe plusieurs grandes entreprises qui sont à l'origine d'un grand pourcentage de prêts hypothécaires, il y a des milliers de petites entreprises et les particuliers, qui représentent également un pourcentage élevé de l'ensemble des prêts hypothécaires (source : Mortgage Originator)

Il est fort probable que les sociétés de prêts cèdent aussitôt leurs créances à des fonds de placement ou spéculatifs en vue de leur titrisation. Pour les autres MOs, les créances sont revendues aussitôt que possible sur le marché secondaire dans le but d'encaisser leur commission. L'intérêt du  marché secondaire réside vraisemblablement dans les intérêts perçus et les perspectives de plus-values en cas de défaillance de l'emprunteur. Il a été soutenu tant que le marché immobilier était en pleine expansion avant que ne survienne le ralentissement, puis la crise. Les derniers détenteurs d'hypothèque ont essayé de repasser - comme au jeu de mistigri - à d'autres les créances au fur et à mesure que les risques de défaut apparaissaient et s'accentuaient, sans y parvenir évidemment pour les derniers. Ajoutant à la confusion, se côtoyaient vraisemblablement sur ce marché les "primes" et les "subprimes" qu'apparemment rien ne distinguait. Les contrats de base étant très éloignés des opérations les concernant !

En principe, le prêteur (MO) ne peut pas revendre sur le marché secondaire un prêt hypothécaire qui ne correspondrait pas aux normes établies par les organismes fédéraux (Stanley Eakins, 300).  Cette règle a été transgressée, surtout par des aigrefins qui se sont glissés dans le circuit sur les marchés.

Les conditions des prêts hypothécaires proposées aux emprunteurs sont très diverses : apport ou pas de capital, charges et frais d'intermédiaires inclus dans le prêt, différé de capital et d'intérêts, taux d'intérêt fixes pendant les premières années, puis variables, selon les contrats, pénalités (60% des prêts "subprime", contre 2% des prêts "prime") en cas de remboursement anticipé. Il faut savoir qu'au moment du boum de l'immobilier, les propriétaires revendaient leurs biens, remboursaient leur prêt et rachetaient de nouveaux logements, réinvestissaient ou encaissaient leurs plus-values.

Des contrats dits "Ajustable Rate Mortgage" (ARM) ont eu un grand succès auprès de nouveaux propriétaires, car ils bénéficiaient d'un taux de départ au dessous du marché pour les premières échéances avant de les mettre en difficulté contractuellement quelque temps plus tard.

Ainsi, les emprunteurs les moins fortunés - ceux qui ont signé les contrats "subprime" - se sont trouvés dès le départ défavorisés et à terme dans l'incapacité de rembourser leurs échéances, cela d'autant plus s'ils ont été victimes d'escrocs qui leur ont fait signer des contrats à n'importe quelles conditions.

Etant donné l'ampleur des prêts accordés (plusieurs centaines de milliards), le financement n'a pu avoir lieu qu'avec le concours des grandes banques, par création monétaire, non pas directement aux emprunteurs mais par l'intermédiaire de leurs filiales et autres sociétés de prêts hypothécaire. Il est d'ailleurs fort probable que ces banques aient  financé les prêteurs (MOs) à des taux d'intérêt basés sur les obligations à 10 ans, ce qui expliquerait la raison pour laquelle ces taux sont avancés quand on parle d'hypothèque.

On notera au passage que ce sont les excès de création monétaire à destination de l'immobilier qui ont alimenté la bulle immobilière. Il s'agit bien là d'une inflation monétaire concentrée dans la sphère monétaire et financière. L'activité de production n'a donc pas l'exclusivité de l'inflation !

Il convient également  de noter que Fannie Mae et Freddie Mac, les géants du marché hypothécaire, se sont lancés assez tardivement dans les "subprimes", en 2006, soit au plus haut des prix de l'immobilier (Le Monde du 20 février 2011).

 

B - Naissance et développement de la crise

Voici rapidement comment tout s'est enclenché :

a) - Pour relancer la croissance économique en 2001, au moment de la grande rupture de croissance 2001/2002 américaine et européenne, la Fed, la banque centrale américaine, a abaissé son taux directeur de refinancement (prise en pension) dans des proportions considérables : de 6% à 1,75% sur l'année. Ce taux a été maintenu jusqu'en mai 2003 et a même été abaissé à 1% de juin 2003 à juin 2004.

b) - On sait depuis longtemps, qu'en période normale, au-dessous d'un certain seuil (autour de 2%), la baisse des taux directeurs a pour première conséquence de relancer la bourse et le secteur de l'immobilier. Le résultat ne s'est pas fait attendre, et c'est ainsi que la construction a servi de locomotive à la croissance économique américaine qui est aussitôt reparti à la hausse.

Dans le climat euphorique des affaires qui a suivi, des établissements de crédit dépourvus de scrupules et assoiffés de gains faciles, se sont abattus sur les ménages les plus modestes en leur faisant miroiter une confortable plus-value dans le cas où ils devraient revendre leurs biens et leur faisant signer des contrats de prêt hypothécaire à des conditions plus qu'abusives sinon délictueuses.

Les ménages n'auraient évidemment pas dû signer ces contrats auxquels ils ne comprenaient rien. Ils ne voyaient que la concrétisation de leurs rêves de logement. En revanche, ceux qui les faisaient signer savaient très bien à quel danger ils exposaient leurs clients, en raison de la hausse prévisible (sinon organisée par les autorités monétaires) des taux d'intérêt, source de hauts profits futurs.

c) - Ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'est l'ampleur et la rapidité du désastre. Ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'est qu'ils seraient à l'origine de l'éclatement de la bulle immobilière par les ventes massives de biens destinées à rentrer dans leurs fonds, en application de la clause hypothécaire, entraînant bien évidemment la dépression du marché.

Une véritable tempête s'est alors abattue sur les banques et autres établissements financiers. Lehmann Brothers, le premier est tombé. D'autres n'ont dû leur salut qu'à des reprises par la concurrence (Bear Stearns, Merrill Lynch), des augmentations de capital souscrites par des fonds souverains et autres, ou encore et surtout par des injections massives de liquidités par la Fed (Freddie Mac, Fannie Mae, l'assureur AIG, etc.).

De grandes banques internationales ont aussi été fortement ébranlées, telles Citigroup, HSBC, l'Union de Banques Suisses, et bien d'autres.

Consciente de la gravité de la situation et mesurant le risque majeur d'effondrement du système bancaire, dit risque systémique, la Fed a aussitôt porté secours aux banques, les plus grandes et les plus atteintes. Pour cela, elle a pris en pension des valeurs dépréciées permettant ainsi aux banques de se prêter entre elles sur le marché interbancaire, but affiché de l'opération. Mais, aussi et surtout les mettant à l'abri des incidences du ratio Cooke de solvabilité qui les auraient obligées à reconstituer leurs fonds propres dans des proportions considérables ou à défaut de déposer leur bilan !

d) - Pour que l'Institut d'émission américain ait pris le risque d'entacher son bilan et son image de la sorte, il fallait que la situation ait été particulièrement grave. Comment peut-il encore se porter garant de la monnaie américaine, après cette sinistre affaire ? A moins que cela aussi n'ait plus aucune signification !

En fouillant dans les rapports annuels de la Fed, on s'aperçoit que curieusement et opportunément ses comptes pour les exercices 2007 et 2008 ont été certifiés par un nouveau cabinet d'audit : Deloitte et Touche. Ce commissaire aux comptes a remplacé deux cabinets de grande renommée qui avaient certifié les comptes des années précédentes : Price Waterhouse Coopers et KPMG. Pourquoi la Fed a-t-elle changé de commissaires aux comptes, tout de suite après le début de l'affaire des "subprimes" ? Cela paraît pour le moins suspect !

Si la Fed a fait une économie, ce n'est sûrement pas sur la qualité des services de ce nouvel auditeur, puisqu'on relève une anomalie comptable incroyable dans les comptes. En effet, les comptes de la Fed des exercices 2007 et 2008 présentent des anomalies comptables tout à fait troublantes. Le bilan consolidé de la Federal Reserve Banks au 31 décembre 2008 est comparé à celui de fin 2007, ce qui est classique. Mais ce qui l'est moins, c'est que le total du bilan de fin 2007, servant de référence en 2008, diffère de 353 millions de $ avec celui qui a été publié l'année précédente. La différence n'est pas importante, mais il n'est pas admissible qu'un cabinet certifie des comptes faux.

On pouvait se poser aussi la question de savoir si la Fed, dans une autre position que celle qu'elle occupe de Banque centrale, ne serait pas déclarée en état de cessation de paiement : elle a engrangé plusieurs centaines de milliards de dollars d'actifs toxiques et l'on peut s'étonner de voir peu ou pas de provisions pour dépréciation apparaître à son bilan.

La question ne se pose plus depuis que des informations dignes de foi, non démenties, ont fait état d’une situation de quasi-faillite de la Fed et de sa mise sous la protection du Trésor américain le 6 janvier 2011.

e) - Où donc se sont situées les anomalies et les responsabilités dans cet enchaînement vers le désastre financier mondial ?

En remontant la filière, on trouve les fonds de placement plus ou moins spéculatifs, les filiales de grandes banques (non seulement américaines mais aussi européennes et autres, mondialisation oblige), deux des plus grands établissements spécialisés dans le refinancement hypothécaire : Freddie Mac et Fannie Mae, et enfin les banques américaines. Ce sont elles qui ont alimenté en monnaie toute la chaîne du crédit et leur responsabilité dans cette affaire est écrasante.

Elles devaient s'attendre, si elles ne l'ont pas appuyé, à terme plus ou moins proche, à une remontée des taux directeurs de la Fed et elles ne pouvaient pas ignorer les conséquences des conditions draconiennes imposées aux emprunteurs. Poussées par une sorte de cupidité aveugle, elles ont sous-estimé les risques encourus.

Mais, il semble bien que la plus lourde des responsabilités incombe à l'autorité suprême : la Fed, responsable de la politique et de la réglementation du crédit dans le pays. C'est bien sa politique qui a favorisé l'essor du crédit à la propriété. Et, c'est bien elle qui a failli à son devoir de réglementation dans la répression des abus, car il s'agit bien d'abus caractérisés en l'espèce (emprunts à taux variables sans limitation d'aucune sorte).

Craignant peut-être d'avoir créé une bulle immobilière spéculative prête à éclater, à moins qu'il ne s'agisse d'une vaine reprise de la lutte contre l'inflation, encore que l'on ne puisse écarter l'idée d'une entente au sein de la profession, elle a procédé dès juillet 2004 à la remontée spectaculaire de ses taux directeurs en 17 étapes successives de 25 points de base (0,25%) chacune sur deux ans, pour atteindre 5,25% en juin 2006, sans changement jusqu'à août 2007, éclatement de la crise. Ce qui correspond à une hausse considérable de 425%. Il n'en fallait même pas autant pour ruiner les emprunteurs.

Elle est donc à l'origine du désastre humain et financier par sa politique des taux directeurs et par sa passivité devant des conditions d'octroi de crédits qui peuvent s'apparenter à de l'escroquerie et qu'elle aurait dû interdire. De cette responsabilité personne ne parle. Cependant, devant la montée des critiques, le Gouverneur de la Banque de France dans son intervention du 3 juillet 2009 (Paris Europlace) "Les banques centrales dans la crise financière", a rejeté contre toute évidence sur l'économie réelle les causes de la crise, écartant ainsi toute responsabilité de la part des banques centrales !

f) - On peut résumer la crise des "subprimes" comme suit :

Profitant d'une politique des taux directeurs inconséquente et abusive :

- 1ère anomalie : par l'intermédiaire des sociétés de prêts hypothécaires, les banques ont accordé sans sourciller des crédits importants à des acheteurs modestes de biens immobiliers sans de sérieuses vérifications de ressources. La théorie quantitative de la monnaie se vérifie ici incontestablement : l'émission inconsidérée de signes monétaires pour alimenter le crédit à l'immobilier a eu pour effet de gonfler la bulle immobilière qui ne pouvait à terme qu'éclater.

- 2ème anomalie : les fonds de placement (filiales des banques) et autres fonds spéculatifs, ainsi que les deux plus grands établissements spécialisés dans le refinancement hypothécaire Freddie Mac et Fannie Mae ont racheté les crédits hypothécaires et les ont titrisés, c'est-à-dire transformés en obligations « blanchies » de tout soupçon de risque, et revendues à des investisseurs internationaux. Par la titrisation de leurs créances, les banques disposant alors de nouvelles ressources ont pu accorder de nouveaux crédits hypothécaires, qu'elles ont ensuite fait titriser et ainsi de suite jusqu'à créer une montagne de risques.

- 3ème anomalie : appâtés par des taux d'intérêts mirobolants (plus le titre est risqué, plus il rapporte en intérêts) les acheteurs mondiaux ont négligé les risques de dépréciation. Où a été le sérieux professionnel ?

Mais la dépréciation est venue, avec un vent de panique des porteurs de titres qui se sont précipités aux guichets des émetteurs de titres, posant un problème de liquidités à tous les étages de la filière. Bien entendu l'actionnaire « sauveur » des établissements touchés ne s'est pas manifesté et la FED a dû finalement s'y substituer pour restaurer des ratios de fonds propres endommagés. Des ratios calés à un niveau beaucoup trop faible (ratio Cooke : 8%), de plus donc contournés par la titrisation.

La conséquence finale, la plus grave au plan mondial, a été la panne de crédit en économie réelle par un fatal effet de « ciseaux » :

Frilosité des banques à accroître leurs engagements.

Auto-restriction des ménages et des entreprises dans leurs dépenses d'investissement et de biens semi-durables, donc dans leur demande de crédit.

 g) - En définitive, la Fed paye ses inconséquences pour sauver ses banques et au prix fort.

Elle s'est mise sous la protection du Trésor le 6 janvier 2011, dans la plus grande discrétion. Cette mise sous tutelle s'assimile à une quasi-faillite.

Les titres qu'elle a échangés ou repris aux banques pour leur valeur nominale depuis le début de la crise ont été évalués à environ 1.000 milliards de dollars, ce qui est considérable. La Fed supporte maintenant le poids des dépréciations que les banques auraient dû prendre à leur charge.

Si l'on avait quelques doutes, ils sont à présent levés : la Fed a toujours défendu la corporation bancaire contre son propre intérêt même et contre l'intérêt public.

Ainsi, au mépris de l'intérêt général, la Fed a préféré se sacrifier pour ses banques. Elle a laissé sa place de prêteur en dernier ressort à l'Etat payeur en dernier recours !

h) - Moralité

Les banques, sauvées du naufrage par leur Banque centrale, repartent comme si de rien n'était - il n'est que de voir leurs profits (2010) - laissant à leur gouvernement le soin de réparer les dégâts qu'elles ont-elles-mêmes causés. Il semble bien que les banques soient au-dessus des lois et puissent faire n'importe quoi, soutenues par un pouvoir monétaire tout-puissant, sans que personne ne s'en offusque ou n'intervienne !

 

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