Les responsabilités – Ses conséquences et ses enseignements
La crise dite des "subprimes", partie des Etats-Unis dans le courant de l'année 2007, a déclenché un véritable maelström économique dans le monde entier, dont rien ne permet de dire, à l'heure actuelle (2009) quand et comment il va s'apaiser.
Le terme de "subprime" s'applique à des prêts immobiliers garantis par une hypothèque, "mortgage" en langage anglo-saxon, consentis massivement à des ménages modestes à des taux d'intérêt variables.
1- Voici comment tout a commencé :
Ne pouvant plus rembourser des échéances d'emprunts dont les augmentations répétées (du fait des taux variables) devenaient insupportables, un million de foyers modestes ont vu leurs rêves se changer en cauchemar, un million de foyers ruinés par la perte de leur logement, victimes de gens cyniques et sans scrupules. Soit environ deux millions et demi d’individus confrontés brutalement à une grave situation financière, suivie immanquablement de drames familiaux : séparation, divorce, éclatement de la famille, et dans tous les cas deux millions et demi d’individus exposés à des troubles d’ordre psychosomatique plus ou moins graves.
On recherche bien sûr les responsabilités. Mais, ne croyez pas que l'on recherche les responsables qui sont à l'origine de tous ces malheurs ! Non, on cherche à connaître les responsables des pertes financières que doivent à présent supporter les banques, les fonds d’investissement ou de placement, et autres dans cette aventure.
Le sort, le malheur et la souffrance de 2 millions 500 mille individus n’intéressent personne. Tout le monde s’en fout ! Mais, les pertes en capital, c’est autrement plus important !
Et pourtant, la crise immobilière aux Etats-Unis était largement prévisible. Voici pourquoi.
Pour relancer la croissance économique en 2001, la Fed, Banque centrale américaine, a abaissé son taux directeur dans des proportions considérables : de 6% à 1,75% sur l’année.
On sait depuis longtemps qu’au-dessous d’un certain seuil, la baisse des taux directeurs a pour première conséquence de relancer le secteur de l’immobilier. Le résultat ne s’est pas fait attendre, et c’est ainsi que la construction a servi de locomotive à la croissance économique américaine qui est aussitôt reparti à la hausse.
Pendant deux ans et demi (de début 2002 à juin 2004), le taux directeur de la Fed s’est stabilisé, s’abaissant même à 1% de juin 2003 à juin 2004.
C’est alors que des établissements de crédit, dépourvus de scrupules et assoiffés de gains faciles, se sont abattus sur les ménages les plus modestes en leur faisant signer des contrats de prêt hypothécaire à taux variable, bas au début mais pouvant atteindre 18% sur 3 ans (Euronews - 17 août 2007) ; contrats dits "subprime" (à primes sous-jacentes ! en français) souscrits à des conditions plus qu'abusives sinon délictueuses.
Les ménages n’auraient évidemment pas dû signer ces contrats auxquels ils ne comprenaient rien. Ils ne voyaient que la concrétisation de leurs rêves de logement. En revanche, ceux qui les faisaient signer savaient très bien à quel danger ils exposaient leurs clients, en raison de la hausse prévisible des taux d’intérêt, source de hauts profits futurs. Le qualificatif de "subprime" attribué à ces contrats est la preuve irréfutable de leur cynisme, comptant bien faire jouer la garantie hypothécaire le moment venu et très attendu.
Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est l’ampleur et la rapidité du désastre. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est qu’ils seraient à l’origine de l’éclatement de la bulle immobilière par les ventes massives de biens destinées à rentrer dans leurs fonds, en application de la clause hypothécaire.
Cependant, ces établissements de crédit ne sont pas les seuls responsables du mal qu’ils ont causé.
En remontant la filière, on trouve les fonds de placement plus ou moins spéculatifs, les filiales de grandes banques (non seulement américaines mais aussi européennes et autres, mondialisation oblige), deux des plus grands établissements spécialisés dans le refinancement hypothécaire : Freddie Mac et Fannie Mae, et enfin les banques américaines. Ce sont elles qui ont alimenté en monnaie toute la chaîne du crédit et leur responsabilité dans cette affaire est écrasante.
Elles devaient s'attendre, à terme plus ou moins proche, à une remontée des taux directeurs de la Fed et elles ne pouvaient pas ignorer les conséquences des conditions draconiennes imposées aux emprunteurs. Poussées par une sorte de cupidité aveugle, elles ont sous-estimé les risques encourus et n’ont en définitive que ce qu’elles méritent.
Mais, il semble bien que la plus lourde des responsabilités incombe à l'autorité suprême : la Fed, responsable de la politique et de la réglementation du crédit dans le pays. C’est bien sa politique qui a favorisé l’essor du crédit à la propriété. Et, c’est bien elle qui a failli à son devoir de réglementation dans la répression des abus, car il s’agit bien d’abus caractérisés en l’espèce (emprunts à taux variables sans limitation d'aucune sorte).
Craignant peut-être d’avoir créé une bulle immobilière spéculative prête à éclater, à moins qu’il ne s’agisse d’une vaine reprise de la lutte contre l’inflation, encore que l'on ne puisse écarter l'idée d'une entente au sein de la profession, elle a procédé à la remontée spectaculaire de ses taux directeurs en 17 étapes successives de 25 points de base (0,25%) chacune sur deux ans, pour atteindre 5,25% en juin 2006, sans changement jusqu’à août 2007, éclatement de la crise. Ce qui correspond à une hausse considérable de 425%. Il n'en fallait même pas autant pour ruiner les emprunteurs.
Elle est donc à l’origine du désastre humain et financier par sa politique des taux directeurs et par sa passivité devant des conditions d’octroi de crédits à la limite de l’escroquerie, qu’elle aurait dû interdire. De cette responsabilité personne ne parle ! Cependant, devant la montée des critiques, le Gouverneur de la Banque de France dans son intervention du 3 juillet 2009 (Paris Europlace) "Les banques centrales dans la crise financière ”, a rejeté sur l'économie réelle les causes de la crise, écartant ainsi toute responsabilité de la part des banques centrales. Il ne manque pas de culot !
Alors, quelle est la moralité de cette sordide affaire aux effets dévastateurs ?
Si l’on suit les commentateurs, la souffrance du capital est plus forte que celle des hommes !
2 - Voici à présent décrit succinctement, le montage financier qui est à l'origine du désastre financier international et de la dimension qu'il a prise, dans les conditions propices qui viennent d'être décrites :
Il faut distinguer 2 voies qui y ont conduit :
Appâtées par des taux de rendement mirobolants, de nombreuses grandes banques, compagnies d'assurance et fonds d'investissement dans le monde entier ont acquis ces titres, considérés comme solides puisque garantis par les hypothèques auxquelles ils étaient adossés.
La chute du marché immobilier américain les a tellement déprécié que les porteurs en fin de chaîne se sont précipités aux guichets des émetteurs de titres pour récupérer leur mise, posant le problème des liquidités à tous les étages de la filière.
Une véritable tempête s'est alors abattue sur les banques et autres établissements financiers. Lehmann Brothers, le premier est tombé. D'autres n'ont dû leur salut qu'à des reprises par la concurrence (Bear Stearns, Merrill Lynch), des augmentations de capital souscrites par des fonds souverains et autres, ou encore et surtout par des injections massives de liquidités par la Fed (Freddie Mac, Fannie Mae, l'assureur AIG, etc.).
De grandes banques internationales ont aussi été fortement ébranlées, telles Citigroup, HSBC, l'Union de Banques Suisses, et bien d'autres.
Consciente de la gravité de la situation et mesurant le risque majeur d'effondrement du système bancaire, dit risque systémique, la Fed a aussitôt porté secours aux banques, les plus grandes et les plus atteintes. Avec plus ou moins d'hésitation et de succès comme le montrent les remarques suivantes.
En mars 2008, voici ce que l'on pouvait lire dans la presse française :
la Banque centrale américaine tente par tous les moyens d’inciter les banques à se prêter entre elles. Le moyen annoncé serait d’apporter jusqu’à 200 milliards de dollars de titres du Trésor américain (de la bonne monnaie) à un nombre limité de banques, en contrepartie de titres totalement illiquides aujourd’hui (la mauvaise monnaie).
On comprend mieux ainsi ce qui s’est passé.
Une remarque en passant : comment dans ces conditions, peut-il s'échanger sur le marché interbancaire de la monnaie centrale, ainsi que le prétend le pouvoir monétaire ?
D’abord, la Fed n’a jamais apporté à cette époque-là les liquidités supplémentaires annoncées à grands renforts de trompe par les médias. Elle n’a fait que procéder à un simple échange de titres du Trésor contre des titres "pourris", dont personne ne voulait plus (par personne, il faut entendre les banques excédentaires à la compensation).
Il est bon de rappeler qu’à la sortie de la compensation, les positions excédentaires d’un ensemble de banques sont égales aux positions déficitaires de l’autre ensemble, ce qui amène tout naturellement les unes à prêter aux autres contre garantie évidemment. Toute cette mécanique bien huilée a été grippée avec la crise des "subprimes", nombre de titres remis en garantie devenant douteux puisque dépréciés par la baisse de valeur des garanties hypothécaires sur lesquelles ils s’appuyaient.
La Banque centrale a donc dû intervenir très rapidement pour soutenir les banques en difficulté puisque leurs concurrentes ne voulaient plus leur prêter. On aurait pu alors penser que l'Institut d’émission avait fourni, comme les médias l’ont claironné, des liquidités ou de l’argent frais contre des titres pourris, ce qui est déjà très difficile à admettre. On sait qu’à cet épisode-là du feuilleton il n’en a rien été.
Il n’y donc pas eu d’apport d’argent frais puisqu’il n’y a eu qu’échange de titres, comme cela a pu se vérifier au bilan de la Fed du 13 mars 2008. Dès lors, les banques déficitaires ont pu emprunter à leurs confrères excédentaires contre les garanties habituelles et reconnues (Bons et obligations du Trésor).
En définitive, la Fed a pris en pension des valeurs dépréciées en attendant peut-être que les actionnaires des banques concernées injectent de l’argent frais (bien frais cette fois) pour reconstituer leurs fonds propres. Le ratio de solvabilité, dit ratio Cooke, édicté par les autorités monétaires, elles-mêmes, fait obligation aux banques de reconstituer leurs fonds propres aussitôt que ceux-ci deviennent inférieurs à 8% de leurs engagements. Ce qui veut dire qu'elles peuvent s'engager à hauteur de 12,5 fois leurs capitaux propres, ce qui est démesuré ! Encore faut-il ajouter que des taux de pondération peuvent porter ce ratio à une limite inférieure (par exemple : 4%) selon la nature des engagements.
Si ce ratio avait été mieux ajusté à l'activité de la profession, on n'aurait pas eu à déplorer un désastre aussi gigantesque !
Pour que l’Institut d’émission américain ait pris le risque d’entacher son bilan et son image de la sorte, il fallait que la situation ait été particulièrement grave. Comment peut-il encore se porter garant de la monnaie américaine, après cette sinistre affaire ? A moins que cela aussi n'ait plus aucune signification !
On s'est aperçu très rapidement que cela n'était pas suffisant puisque le gouvernement des Etats-Unis a autorisé la Fed à injecter dans les banques des centaines de milliards de dollars. Pour quelle raison peut-on se demander ? Tout simplement pour restaurer le ratio des fonds propres des banques sinistrées, au lieu et place des actionnaires, non sollicités pour des raisons qui ne peuvent qu'être politiques. Ce qui est proprement scandaleux dans une société libérale. On ne devrait pas pouvoir gagner à tous les coups !
Le bilan de la Fed, de la clôture des comptes de l'exercice 2006 à celle de 2008 a été multiplié par 2,6 (2.245 contre 873 milliards de dollars). Son analyse permet de dire grosso modo que :
Toute cette manne de monnaie, dite centrale, ne quittant jamais l'Institut d'émission, on la retrouve, ainsi :
Avant la crise, la monnaie centrale américaine était déjà abondante. Aujourd'hui, son abondance est devenue extravagante. La Fed doit être d'ailleurs très embarrassée par toutes ces liquidités non employées, peut-être même en compte rémunérées par elle ! Les banques qui en disposent peuvent en pratique racheter leurs concurrentes les plus défaillantes, celles qui ont reçu les liquidités qui ont sauvé les autres, par un phénomène de vases communicants !
Le gouvernement américain aurait été mieux inspiré d'obliger les banques à renégocier les contrats de prêts subprime, plutôt que de les renflouer à coups de centaines de milliards de dollars. Il ne fait plus de doute que l'on préfère soigner le capital plutôt que la misère humaine ! Profitant des circonstances, au début 2009, des escrocs ont même réussi à soutirer quelques milliers de dollars à de nombreux propriétaires dont le logement allait être saisi, en leur offrant abusivement d'intervenir pour la renégociation de leur prêt.
Il n'est cependant pas trop tard pour atténuer les souffrances de ceux qui ont tout perdu. En leur redonnant les moyens financiers de récupérer leur bien ou d'acquérir un nouveau logement, c'est-à-dire en obligeant les banques à leur consentir de nouveaux prêts à bas taux fixe, cette fois, en mettant éventuellement à la charge de l'Etat une fraction des intérêts, le nouveau président des Etats-Unis ferait œuvre d'utilité publique et gagnerait certainement en popularité.
Que de cupidité, quel gâchis et que de lâcheté de la part des autorités monétaires qui n'ont même pas le courage d'imposer un ordre nouveau dans un système délabré et prêt à re-défaillir. Deux mesures urgentes devraient s'imposer d'elles-mêmes : l'interdiction ou pour le moins l'encadrement des opérations de titrisation et la révision drastique du ratio Cooke, pour ne citer que celles-là.
Aujourd'hui, mi-2009, tout laisse à penser que la puissance monétaire se range derrière les banques qui n'ont d'autre but que celui de retrouver les conditions passées afin de reprendre, comme si de rien n'était, leurs activités spéculatives tellement juteuses.
Tout ceci ne serait qu'un accident de parcours, pourrait-on dire, si la puissance monétaire avait la maîtrise de la monnaie, ce qui n'est pas le cas ainsi que l'on va le voir ci-après.
Comme nous allons le vérifier, la plus grave des conséquences de cette crise financière est l'impact de la panne du crédit sur l'économie réelle, autrement dit sur la sphère de l'activité de production. Car, si toutes ces liquidités en monnaie centrale servaient l'économie réelle, on les retrouverait dans les concours à l'économie par la reprise du crédit, ce qui n'est pas le cas, comme on va le voir également.
octobre 2009
1 En se portant acquéreurs de prêts hypothécaires, Fannie Mae et Freddie Mac permettent aux banques d'alléger leur ratio de solvabilité et de pouvoir ainsi consentir de nouveaux prêts. Aucune de ces deux sociétés ne consent directement des prêts à des particuliers.
Copyright © Tous droits de reproduction réservés